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2 Juillet   -   Jefopera

Carmen version world

Tirant son nom d'un quartier très populaire de Rome ou vivent de nombreux immigrés, l'Orchestre de Piazza Vittorio compte une vingtaine de musiciens, originaires de 11 pays différents, sur 3 continents. Chacun chante dans sa langue et joue avec son instrument traditionnel, dans une joyeuse fusion de rythmes et de couleurs. Il est un peu, à Rome, ce que l'Orchestre de Barbès est à Paris. En 2009, le public lyonnais avait fait connaissance avec cette sympathique formation, toujours aux Nuits de Fourvière, pour une Flûte Enchantée, disons, "revisitée", où Papageno était chanté par un Sénégalais joueur de djembé et Tamino par un percussionniste cubain. Le spectacle a tellement plu que les organisateurs du festival ont demandé à l'Orchestre de Piazza Vittorio de revenir, cette fois avec Carmen. Dans un décor qui évoque une décharge ou un campement rom, le chœur, juché sur un échafaudage, commente l'action, comme dans le théâtre grec. En bas, les cigarières, danseuses originaires du Rajasthan, font tourbillonner leurs saris multicolores face aux dragons de la garnison, quatre danseurs roumains fessus, qui sautillent et font des claquettes en se donnant de vigoureuses claques sur les cuisses. La pétulante soprano italienne Cristina Zavalloni chante Carmen, très bien, en français. Mais Sanjay Khan, qui vient du Rajasthan, chante Don Jose en hindi tandis que le ténébreux Houcine Ataa, qui a revêtu l'habit de lumière d'Escamillo, lance, la main sur le coeur, d'envoutantes mélopées arabes qui, comme une fumée de narguilé, montent et se perdent dans le ciel étoilé de Fourvière.  Micaëla est chantée par la ravissante Elsa Birgé, une toute jeune fille au timbre clair, qui épouse parfaitement le rôle. Enfin, me dis-je : je n'en pouvais plus de ces Micaela beuglées par des matrones ménopausées au vibrato aussi large que leurs fesses. Les orchestrations, qui n'ont plus grand chose à voir avec ce qu'a écrit Bizet, mêlent le cymbalum et le violon roumain, les percussions indiennes, le synthétiseur, le oud, le djembe, les cordes symphoniques et la trompette des fanfares de la Nouvelle-Orleans. A chaque scène, une surprise. La sono est malheureusement poussée parfois un peu fort et on doit tendre l'oreille pour écouter les chanteurs. Débordant d'imagination, le spectacle m'a parfois fait penser aux productions du regretté Jérôme Savary. Il réserve aussi de très beaux moments d'émotion, comme cette scène des cartes sur des accords glaçants de synthétiseur ou les duos entre le beau Sanjay et la petite Micaela dans une ambiance de mélo bollywoodien. Si ce collage à première vue improbable fonctionne très bien, du début à la fin, c'est sans doute parce que Carmen est tellement forte qu'elle résiste à tout. Mais c'est surtout, me semble-t-il, parce que le spectacle est de bout en bout soutenu par un projet artistique solide et cohérent, qui renvoie aux origines rythmiques et harmoniques de la musique hispanisante de Bizet, des plaines du Rajasthan jusqu'à l'Andalousie. Comme un traitement décapant, le travail de l'orchestre de Piazza Vittorio fait ressortir d'une partition que l'on croit connaître par coeur toute une gamme de couleurs et de correspondances surprenantes. Carmen sera proposée en octobre à Saint-Etienne. Ce serait vraiment bien qu'elle puisse venir à Paris, ou mieux encore, en Seine Saint-Denis. CARMEN par l'Orchestra di Piazza Vittorio from Les Nuits de Fourvière on Vimeo.


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